Dans le cadre de l'option théâtre au bac que je passerai en candidat libre dans une semaine, j'ai du faire un dossier comprenant une présentation de moi même et de ma relation avec le théâtre, commenter trois pièces vues au cours de l'année et faire un thème de recherche personnelle (qui n'est pas fini... (commencé?)).
Voici donc l'une de ces analyses,:
L'histoire commence en Angleterre à la mort d'Henry V et à l'avènement de son fils Henry VI âgé de neuf mois. Henry V appartient à la légende glorieuse du passé. Le grand roi n'est plus qu'un cadavre, le nouveau roi n'est qu'un enfant autour de qui les antagonismes se réveillent. Alors que les dissensions désorganisent la Cour, les Français chassent l'ennemi anglais et Henry VI perd les conquêtes françaises de son père. Dans son royaume, le roi Henry est menacé car son titre (transmis par les Lancastre) est contestable. Henry IV, le fondateur de la dynastie Lancastre s'est emparé de la couronne en détrônant le souverain en titre, Richard II. Henry IV et Henry V ont su tenir en respect les divers prétendants à la couronne, mais les descendants de Richard II (famille d'York), spoliés, vont maintenant se révolter contre l'héritier d'Henry IV. La famille d'York va se charger de faire payer à Henry VI la faute de son grand-père. Henry VI est un roi pieux et raisonnable dont la bonté n'est que faiblesse aux yeux des fauves féodaux se disputant intérêts et fonctions quand ils ne construisent pas pièges et complots. Renversement d'alliances, trahisons en tout genre, perfidie à tous les étages, Shakespeare nous livre une parfaite vision de l'entropie historique à un moment donné où l'Angleterre se constitue convulsivement en tant que telle.
Tel est le synopsis qui nous est distribué à notre entrée dans la salle de l'Evêché d'Uzès, qui à l'occasion de la pièce a été aménagée de gradins afin de nous faire profiter pleinement de cette production, qui est somme toute assez exceptionnelle pour notre petite ville. Au dos de ce synopsis se trouve d'ailleurs - pour notre grand bonheur - un arbre généalogique comprenant les membres de la lignée des Lancastre ainsi que leurs alliés, dont les branches s'étendent littéralement dans tous les sens et dont le premier effet est de m'inspirer une certaine crainte quant à la facilité de suivre l'intrigue de la pièce, puisque même les relations entre personnages ne m'avaient pas semblées aussi complexes dans les pièces de Shakespeare que j'avais déjà lu. Or, il n'en est rien, puisque l'écriture de Shakespeare, aidée par une très respectable interprétation des acteurs et par une mise en scène originale, a réussi le tour de force de faire comprendre au spectateur les enjeux de la pièce et d'identifier ses personnages et leurs relations suffisamment rapidement pour le faire profiter pleinement du spectacle qui s'offre à lui. Car entre les mains de la compagnie Machine Théâtre, Henry VI n'est pas de ces pièces dont la seule éloge que l'on puisse faire est celle de son prospectus.
La première chose que nous découvrons en arrivant, c'est une scène vide de tout décor, si ce n'est un immense mur de type moyenâgeux longeant tout le fond de la scène et possédant un passage côté cour. Ce mur sera tout comme le reste très intelligemment exploité, puisque la présence d'une grille sur ce passage le transformera en cellule de prison, et lors de la révolte des paysans ce même mur "explosera" côté jardin, créant ainsi et nouveau passage auquel s'additionnera par la même technique un troisième et plus grand passage au centre, dont le pan du mur une fois tombé formera une sorte de promontoire sur lequel sera déposé le trône, mettant ainsi en valeur les différentes personnes qui y accèderont et dynamisant réellement les déplacements sur scène.
Après nous avoir brièvement expliqué quelle était la situation, le choeur, qui apporte une touche de légèreté de par la naïveté et la candeur de l'interprétation de l'actrice qui va jusqu'à l'autodérision et qui ainsi se classe généralement du côté des scènes comiques malgré les funestes informations qu'il nous apporte, s'efface et laisse la place à un endroit rappelant plus les termes de la Rome antique que l'Angleterre médiévale. Des hommes s'installent avec lenteur dans des positions viriles très théâtralisées, et ainsi commence la sombre intrigue et le début des multiples complots qui parcourront la pièce. Dès cet instant, les hommes se départagent en deux camps - le camp de la rose rouge des Lancastre et celui de la rose blanche des York - qui tout au long de la pièce ne cesseront de trahir amis comme ennemis dans le but d'asseoir leur position pour s'emparer du pouvoir. Ces relations souvent ambiguës sont matérialisées par le positionnement des acteurs sur scène, car s'il n'y a que deux factions bien distinctes au début, l'intrigue déchire familles et amis et en fait apparaître de nouvelles, ayant pour effet de faire se former et inter changer les groupes qui occupent l'espace, comme si celui-ci était un champ de bataille où le but était d'occuper les points stratégiques - ce qui est en fait d'une certaine manière vrai puisque ces points stratégiques sont en fait les personnages influents et puissants que chacun va tenter de faire passer sous sa coupe - ou alors plus symboliquement un jeu d'échecs particulièrement cruel où les règles se verront une à une bafouées sans aucun scrupule si ce n'est celui du pauvre Henry VI.
Car le metteur en scène - il l'avoue lui même - a axé la pièce sur la Guerre des Roses, et l'Histoire se voit au fur et à mesure tellement déformée que l'on ne sait plus trop quelle est la vérité et quelle est la réelle légitimité des personnages, ce qui est renforcé par une mise en scène très "égalitaire", puisque si les rôles sont effectivement bien répartis dans l'histoire de Shakespeare, ici chaque personnage est à un moment mis en valeur, ce qui nous permet de les comprendre, de nous attacher à eux ou au contraire de les mépriser, mais en tout cas nous ne pouvons pas rester indifférent et nous prenons très vite parti pour un personnage ou un groupe, qui généralement nous trahi en même temps qu'il trahi les autres...
Outre tout ceci, ce que j'ai réellement apprécié dans cette pièce, c'est le choix des costumes et des accessoires qui voient les époques être mélangées, le prêtre arborant une ample robe moyenâgeuse alors qu'un duc pourra être vêtu d'un "costard cravate" ou encore un homme du peuple porter un simple blouson de cuir. Cette interprétation je trouve respecte très bien l'esprit de Shakespeare puisque en dehors de ceci la scène est très épurée et les quelques objets présents sont hautement symboliques (les roses, le trône, une épée, un éventail, une bougie...). Cette actualisation de la pièce la rend d'autant plus vraie qu'il ne faut pas oublier qu'à son époque Shakespeare faisait déjà lui même des anachronisme, puisque l'important en fin de compte est de pouvoir toucher le spectateur et de parler de la société et de la nature humaine, qui n'ont en fait que relativement moyennement changé malgré les quatre siècles qui nous séparent de l'époque élisabéthaine, et par exemple la révolte paysanne rappelle les actuels problèmes des banlieues très médiatisés dans sa mise en scène où les affrontements se font non pas à l'aide de fourches mais de battes de baseball.... Le texte lui même, bien que n'ayant pas été modifié, nous parle, puisque s'il reste dans le fond ancien et hautement poétique par moments, il se voit dans la bouche des comédiens comme insufflé d'une nouvelle jeunesse et si décalage il y a, celui-ci n'est pas un obstacle - au contraire - pour savourer la pièce. Cette modernité même si elle révèle un véritable travaille de recherche ne m'a pourtant pas surpris outre mesure, puisque les seules pièces de Shakespeare que j'avais vu auparavant sont les (très bons) films Looking for Richard d'Al Pacino et Titus de Julie Taymor avec une brillante interprétation de plus d'Antony Hopkins, et ce fut la première pièce de cette longueur que je vis et qui réussi à me captiver trois heures durant.
Cette première expérience de Shakespeare "en vrai" fut donc une réelle redécouverte de cet auteur que je compte réitérer dès que l'occasion se présentera, et fût pour moi la preuve même dont j'avais besoin pour voir qu'un auteur ancien n'était pas seulement bon pour la lecture mais était toujours aussi vivant sur scène.